Cinq à table

Cinq à table

Un groupe d'ammis dit au revoir à Sam.

2026-01-12

Je reçois l’invitation pour le dîner de départ de Sam dans l’ascenseur. C’est un simple message sans fioriture ni référence à son déménagement : « Excited to see you all on Friday - Dinner 730PM at Maila », comme s’il essayait de se, et de nous préserver. A New York, les amis européens sont souvent des amis de passage, des visiteurs temporaires. Avec Sam, c’est différent. On savait qu’il partirait un jour, mais on ne s’attendait pas à un départ si rapide.

Le soir du dîner, les obstacles logistiques s’accumulent comme dans un de ces rêves où tout conspire - train retardé, lacets défaits, téléphone oublié - pour retarder le rêveur agité. Avant de pousser la porte du restaurant, je reste malgré mon retard quelques secondes dehors, le visage dissimulé par mon parapluie, le regard vide. « Ce soir, c’est pour lui ». Je prends une grande inspiration et entre dans le restaurant.

Karl est engagé dans une conversation animée qu’il mène comme souvent à la manière d’un chef d’orchestre. « Mike, tu arrives au bon moment. On commençait à peine à faire un tour de table. »

« Laisse-moi deviner, de nos souvenirs avec Sam ces trois dernières années ? », je demande.

« Du meilleur souvenir ».

La question est si typique de Karl. Une conversation réussie pour lui demande que chacun soit complètement impliqué dans un même sujet, et surtout qu’il soit lui-même à la fois participant et arbitre.

Dave se porte volontaire pour commencer le jeu: « J’ai un souvenir en tête ».

Dave est la flamme impulsive de notre petit groupe. Son instinct est souvent de se jeter la tête la première dans une aventure, et de nous entraîner avec lui dès qu’il le peut.

« Je me souviens d’un certain 18 juin, l’année de ton arrivée à New York », commence-t-il en regardant Sam droit dans les yeux. « On s’était donnés rendez-vous au parc en début d’après-midi, ton ami Peter nous avait rejoints. Tu avais enfilé ton maillot de bain comme ça, sans te préoccuper des familles qui te regardaient. A 16 heures il a commencé à pleuvoir. On est restés abrités sous les gouttières, toi, John, Mike, Peter, et moi, les épaules et les pieds trempés, à regarder la pluie d’été tomber. Quand le soleil est ré-apparu, Peter nous a quittés. On a acheté une bouteille de vin et on s’est installés sur les marches de l'appartement de Mike, à trois blocs du parc. On a dû rester sur cet escalier pendant des heures, à attendre la fin de cette première journée d’été et à boire du rosé ».

« C’était comme si tu avais toujours fait partie du groupe », ajoute John, qui cherche comme souvent le mot juste.

« J’ai un souvenir moi aussi. » Les yeux noisette de Sam se tournent vers moi.

« C’était l’automne. Je venais d’atterrir à New York après l’enterrement de Maman. Ma vie devait recommencer, j’avais du boulot le lendemain. Sam m’a envoyé un message, pas pour me demander poliment comment j’allais, mais pour m’offrir de passer pour le dîner. »

Je vois passer dans le regard de Karl un mélange de compassion et de curiosité. Il est de ces amis qui ressentent instinctivement les émotions des autres, et aime en même temps se trouver, par intention ou accident, dans leur champ d’intersection. L’idée d’un dîner entre Sam et moi, dans un moment si intime, le ramène peut-être à un statut de spectateur et de témoin, lui qui aime tant être hôte.

« On a eu une conversation toute simple. Sam a compris que je voulais parler de la vie, de choses heureuses. Pendant une soirée, j’ai mis les semaines d’hôpital de côté, et j’ai retrouvé un peu de force pour la suite. »

« Je crois que tu as surtout aimé mon fried rice », répond Sam avec un sourire.

« Tes litchis aussi ! ».

Je sens la main de John, qui est à ma droite, se poser sur mon bras. « Je m’en suis voulu de ne pas être là ces semaines-là. ». John qui vivait à deux pas de chez moi cette année-là, était en Californie pendant deux mois pour un tournage. Son absence a laissé de la place pour Sam et moi. J’aime à penser que le tournage était un cadeau pour nous, une chance pour mon cœur de battre plus fort.

« Ne dis pas ça, tu as suivi ton rêve et tu as continué de m’appeler ! ».

 

« Excusez-moi, qui a commandé les gnocchi? » L’arrivée des plats interrompt pendant un moment le tour de table. Karl, qui a toujours un appétit gigantesque, concentre autour de son assiette hors d’œuvres et accompagnements, qui sont pourtant à partager. Sam a passé la commande pour nous cinq, laissant à John le choix du vin.

« N’hésitez pas à commander plus si ce n’est pas assez. » s’inquiète-t-il déjà. « Ce repas est mon cadeau, ma manière de vous dire merci à tous »

« Peut-être une manière de te racheter aussi ? » le taquine Dave, qui a toujours de la répartie. « Tu nous quittes un an plus tôt que prévu, ce n’est pas ce qu’il y avait dans le contrat initial ». Sam en effet devait travailler pendant quatre ans pour l’ambassade, avant de repartir pour un nouveau poste de quatre ans. L’actualité politique a en voulu autrement.

« Non, c’est vrai. » répond Sam avec une pointe de tristesse dans la voix. « Acceptes-tu mes gnocchis comme dommages et intérêts? » ajoute-t-il pour faire diversion,

« Avec plaisir », lui répond Dave en riant et en se saisissant du plat. Dave a toujours été l’entrepreneur, la flamme brûlante et spontanée du groupe.

 

Karl s’inquiète d’avoir perdu le fil.

« Qui n’a pas encore partagé son souvenir ? »

John qui dégustait son vin en silence se porte volontaire.

« Je crois que c’est mon tour. » commence-t-il. « Mon histoire n’est pas vraiment un souvenir, plutôt une impression. »

« Une analyse psychologique ? », intervient Sam, qui connaît l’amour de John pour les portraits Proustiens.

« En quelque sorte. » lui répond John. « C’était le soir de notre première rencontre. Dave t’avait invité à la soirée déguisée que Karl organisait. La moitié des invités avait à peine joué le jeu. Tu es arrivé habillé en athlète… »

« En sauteur à la perche », précise Karl.

« Mais sans la perche », ajoute Dave en ricanant.

« J’avais une perche ! C’était le bâton dans ma main ! », Sam proteste.

« Disons que tu avais une perche symbolique », continue John. « Ce soir-là, j’ai remarqué bien sûr ta tenue, comment dire, révélatrice »,

« Très révélatrice », ajoute Karl sur un ton facétieux,

« Je crois que tu avais un peu triché », sur-renchérit Dave,

« Mais j’ai aussi remarqué ton sourire », continue John. « Ce n’était pas un sourire de mec poli, ni de mec dragueur »

Sam prétend de s’offusquer : « Tu veux dire que je n’ai pas de charme ? »

« C’était le sourire d’un mec qui écoute et qui comprend », continue John.

Karl et Dave laissent échapper un « Oh » attendri. Sam sourit.

« Je suis sérieux ! C’était un sourire franc et communicatif. Comme un miroir pour la conversation que tu tenais, comme une invitation à échanger et à te connaître ». Puis après une courte pause, « Dans cette ville, ces sourires-là sont rares ».

« Quel compliment », dis-je en regardant Sam.

« On peut toujours compter sur John », s’amuse Dave, peut-être un peu envieux.

« Il s’était passé quelque chose ce soir-là entre vous deux ? » ose demander Karl, ne refusant jamais de découvrir de nouvelles pépites.

« Non, mais ce n’est pas faute d’essayer » rétorque John d’un air taquin, ce à quoi Sam répond d’un rire fort et court.

« Sam, quelle est ta version de l’histoire ? » poursuit Karl, déterminé à éclaircir la vérité.

« J’étais intimidé ce soir-là. Je venais d’Amsterdam, où les gens sont généralement réservés. En arrivant chez toi, j’étais ébloui par la confiance qui émanait de tous les mecs présents. Vous aviez l’air d’avoir gagné au loto, ou d’avoir reçu une bonne nouvelle. Ca doit être pour ça que je souriais autant. »

« Personne en particulier a attiré ton attention ce soir-là ? » insiste Karl,

« Ce n’est pas une compétition », proteste Dave,

« Ca n’a surtout pas d’importance » renchérit Sam,

« Au contraire, les premières impressions comptent. Elles en disent souvent long. A minima, elles sont juste amusantes. », insiste Karl

« Oui », répond Sam à ma surprise. « Dans ce cas… je dirais Mike » continue-t-il. Son regard est posé sur Karl, mais je sens la chaleur de ce mot, le regard qu’il ne dirige pourtant pas vers moi, se poser sur ma joue.

Dave et Karl lâchent un « Ah ! » de cour de récré.

« Tu te souviens de ce que tu as remarqué chez Mike à ce moment-là ? » demande John. « En dehors de ses cheveux magnifiques bien sûr » ajoute-t-il en clignant un œil dans ma direction.

Sam réfléchit un instant, toujours sans me regarder.

« J’ai remarqué ce que tu disais à propos de moi tout à l'heure, je pense. J’ai remarqué son sourire ».

 

« Excusez-moi, voulez-vous plus de vin blanc ?» demande à la table entière une serveuse qui visiblement attendait le moment idoine, sans succès.

Les verres se remplissent et les assiettes sont débarrassées. Le restaurant est maintenant plus calme, la moitié des tables autour de la nôtre s’étant vidées.

 

« Je regrette de vous informer que mon souvenir est un petit peu moins romantique », annonce Karl. Sa déclaration provoque des rires dans la tablée.

« Le souvenir implique-t-il le fameux verre de vin rouge ? », devine Dave, qui a entendu l’histoire plusieurs fois.

« Que Sam a renversé tout entier dans son sac, sans s’en apercevoir ! » éclate Karl, ce qui déclenche une nouvelle vague de rires.

Notre petit groupe connaît bien cet incident, aussi Karl ne prend pas la peine de retracer tout le récit, mais sort son téléphone pour nous montrer des vidéos de cette soirée.

Quand arrive le dessert, Sam qui est maintenant un peu ému, prend la parole.

« Je ne sais pas si j’ai le droit de participer à ce jeu » lance-t-il d’abord dans la direction de Karl puis de nous tous,

« Tu as ma permission » lui répond en riant Karl,

« Mais j’aimerais dire quelques mots avant de partir danser, et tant que mes neurones fonctionnent encore », Sam continue. « Quand je pense à chacun de vous, je vois les quatre éléments. Karl, tu es le feu ou le soleil. Quand tu t’assois à une table, les planètes se mettent à tourner, et chacun se sent éclairé et vu. »

« On en profite pour dormir quand tu n’es pas là » lâche Dave, ce qui fait rire Karl,

« Dave, tu es l’air. Avec toi tout est mouvement. Tu fais avancer le groupe, tu trouves toujours les idées et les aventures les plus saugrenues, et ton énergie est contagieuse. »

« C’est maladif », ajoute Karl pour le taquiner.

« John, toi c’est l’eau. Tu vois dans tes livres des reflets que personne d’autre ne voit »

« Tu me traites de narcissique ? », lui demande John en souriant,

« Tu es surtout la personne vers qui le groupe se tourne pour se ressourcer, ou pour changer de perspective. Sans toi, on tournerait en rond »

John lui répond d’un sourire silencieux, un peu ému.

« Quant à toi Mike, tu es la Terre. Ces trois dernières années auraient été un tourbillon sans toi. Tu as une force et une constance qui m’inspire et me rassure. Je vois en toi l’ami, et même la famille, que j’aurais peut être pu construire »

Un silence passe.

« Et toi dans tout ça, Sam ? » demande Dave.

John a la réplique « C’est comme dans le film. Sam c’est l’amour. Le cinquième élément. »