
Désir à Venise
Obsession maladive dans la Sérenissime.
2026-01-07
Le linge ne sèche jamais complètement à Venise. Trois jours que Thomas étend ses chaussettes mouillées et qu’il les décroche le matin encore humides. Trois jours qu’il sort dans le brouillard de la rue Carera les pieds gelés, alors que le soleil brille.
Que fait-t-il encore ici ? Son idée était de visiter la Sérenissime pendant une semaine, de retrouver un peu d’anonymat après le fiasco de Mantoue. C’était il y a un mois. Le propriétaire a baissé le loyer plusieurs fois, les visiteurs se sont faits plus rares. Quand il sort dans la rue maintenant, il peut entendre ses propres pas.
Hier, avant de traverser le canal pour rentrer, il s’est arrêté pour laisser monter sur le pont un homme qui marchait d’un pas rapide. Ses beaux cheveux d’or frisés tombaient légèrement sur ses épaules, son manteau de cuir était ouvert laissant deviner des cuisses musclées. L’homme a tiré sur sa cigarette, il a regardé Thomas droit dans les yeux en soufflant légèrement, puis l’homme l’a dépassé.
Dans son lit ce soir-là, Thomas a essayé d’imaginer les cuisses de l’homme, ses cuisses fortes en cisaille autour de sa tête. L’a-t-il suivi ? Il s’en souvient maintenant. Il a pris une ruelle sombre puis une autre en suivant l’odeur du tabac. Il a pris à gauche, puis à droite, et un touriste s’est approché de lui : “A quelle heure ferme Venise ce soir ?”. La ruelle a débouché sur une piazza, l’odeur du tabac s’est noyée dans celle d’un kébab. Il s’est retrouvé face aux chevaux de la basilique Saint Marc. On dit qu’ils ont été volés aux Ottomans, qu’ils appartenaient à un hippodrome. On dit que Saint Marc lui-même a été volé. Que ni le Saint ni les chevaux sont d’ici. Il ne se souvient pas bien comment ses chaussettes ont fini trempées. L’eau bleuâtre frôle les marches de son appartement depuis quelques jours, les ponts baignent dans un verre de lait trop plein : ses pieds ont du glisser.
Le lendemain matin, Thomas est réveillé par une forte odeur de cigarettes. Quelle marque fumait l’homme du pont ? Il sort pour acheter un paquet, ses premières depuis New York. Il traverse Giardini pour prendre le bateau de Torcello mais c’est tout le lagon qui sent. Il y a peut être quelque chose dans l’eau.
Santa Maria Assunta est la plus ancienne Eglise de Venise. Thomas y admire le dôme recouvert de feuilles d’or. La figure du Christ l’interpelle, ses cheveux frisés tombant en cascade autour de son visage. L’Eglise sent la pierre humide et le ciment.
Quand il sort, la nuit d’hiver est déjà tombée. Le pâle des murs décrépis se fond avec le pâle du ciel. Thomas commande un cornetto à la pistache dans une boutique encore ouverte. Il croque mais sa seule sensation est celle d’une texture crémeuse, froide et brumeuse. Qu’a-t-il dit à la vendeuse en sortant du magasin inondé ? Aurait-il du dire ‘Buon natale” plutôt que “Buon Anno” ? Sur la piazza, un accordéon joue Raspoutine.
Mardi. Les bateaux-ambulances filent à toute vitesse sur les canaux, un signe “6th Avenue” est planté là. Les derniers touristes tirent leurs valises sur les pavés, quel vacarme. Le subway est-il toujours si bruyant ?
Thomas marche devant l’Arsenal où trois bateaux des pompes funèbres sont amarrés, se tenant prêts pour un défilé. Derrière l’un d’eux, lui faisant dos, un homme dans un grand manteau de cuir et un chapeau se tient debout. Thomas se saisit machinalement de son paquet, allume une cigarette, marche lentement vers l’homme qui se retourne enfin. Il n’a pas le bon âge. Que fait-il si près du canal, ne peut-il pas sentir l’odeur qui en émane ? Il est peut être de l’une de ces familles dont le nom était inscrit dans un livre d’or au temps des doges. Il fait peut être partie de la race des Vénitiens qui ne partiront jamais.
Thomas décide de visiter un musée. A la Scuela Grande di San Marco, de vieux instruments de chirurgie sont exposés dont deux bâtons qui empêchent le patient de plier le genoux. Thomas imagine une cuisse enfilée dans un des embouts de l’instrument, puis une autre. Un courant d’air froid le fait trembler. Ses pieds sont encore mouillés.
Quand il sort sur la piazza, Thomas voit un homme qui vient peut être du Bangladesh remplir un grand sac plastique de casquettes “I love Venice”.
Thomas rêve. Le lion de Saint Marc est perché sur une colonne de la piazza. Il s’agrippe à la colonne et grimpe pas à pas, il y a des encoches pour placer ses pieds. Depuis le sommet, la ville lui semble petite, comme si les maisons, les Eglises, n’avaient toutes qu’un seul étage. Quand il se retourne, ses yeux croisent ceux du lion qui le fixent. Ses mains glissent, Thomas tombe.
Quand il se réveille en sueur, la chambre est submergée par une forte odeur d’égouts. Le salon est recouvert d’eau. Les vêtements que Thomas enfile empestent.
Il prend son manteau et se met a courir. Il monte dans un bateau à moitié submergé. A la gare, la station est encore vide : le premier train part dans deux heures. Il décide de marcher le long des rails.
Sur le bras de terre qui relie le continent, plusieurs bus le dépassent mais ne s’arrêtent pas. Et si Thomas faisait une erreur ? Les premiers Vénitiens s’étaient réfugiés dans le lagon pour une raison. Pendant des siècles ils ont fait la guerre à Gênes dans les océans plutôt que sur Terre.
Il pense a Marco Polo enfermé dans une prison génoise. Avait-il lui aussi des cheveux d’or ? Est-il enterré à Venise ?
Il fait demi tour, retire son manteau et s’enfonce dans la brume qui enveloppe la ville. Arrivé dans le Cannaregio, les vendeurs de kébab ont fermé boutique. Il s’installe dans une caffe.
Un homme aux cheveux d’or et au long manteau de cuir se tient de dos au comptoir, il boit seul son espresso. Un femme entre, l’homme se lève. L’homme et la femme s’embrassent. Leur baiser dure plusieurs minutes.
Thomas se précipite hors du caffe. Un chat noir est à la fenêtre. Des visages sont dans la rue. Ils sont accrochés aux facades, au-dessus des portes, ils sont dans les vitrine. Tous ont le même rictus, des traits déformés par une émotion intense.
L’odeur familière remonte du canal, portée par le vent. Il respire fortement et se laisse traverser par le froid, pendant quelques secondes d’abord, puis pendant de longues minutes jusqu’à ce que le vent humide pénètre dans ses cuisses.
Il s’assoit au bord du canal et retire ses chaussures remplies d’eau, qu’il retourne pour les vider. L’eau des chaussures se fond complètement au bleu laiteux du canal. Thomas retire son pantalon et plonge ses jambes. Des tremblements le saisissent, d’abord légers puis violents, culminant en un dernier acoup.
Thomas ferme les yeux et sourit.